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19 mars 2016 6 19 /03 /mars /2016 19:02

Pendant vingt-et-un jours, Jean-Paul Mari, journaliste et écrivain, tient pour Libé le journal de bord de l’Aquarius, le bateau de SOS Méditerranée, qui mène une opération de sauvetage de migrants.

Dimanche : à même la peau

Quelque chose a changé sur l’Aquarius. Et pas seulement le temps. Du grand frais, 7 sur l’échelle de Beaufort, vagues de 5 mètres de haut, vent de 50 à 60 km/h, l’écume blanche soufflée en traînées et train de lames déferlantes. Le navire monte, descend, roule et les coursives sont habitées par des hommes qui titubent, bras écartés, comme des alcoolos au petit matin.

Non, ce n’est pas cette mer qui dérange. Plutôt un mouvement de houle qui vient de l’intérieur. La flamme est toujours là, la volonté de faire intacte. Sauf qu’entre-temps, l’Aquarius a hébergé 74 réfugiés. Et ce qu’ils ont dit, le peu qu’ils ont lâché, par bribes, sur leur calvaire, en mauvais français ou anglais, la gorge serrée ou pire, sur un ton apparemment détaché, a mis l’équipage face au réel de l’horreur. Depuis, tout le monde est plus silencieux. Et sait que chaque sauvetage apportera son lot de gifles.

Patrick, notre photographe, s’enferme parfois dans sa cabine. Lui, il savait déjà. Sur son écran, deux photos. Une, au petit matin, grisâtre, couleur du plastique du canot pneumatique du dernier sauvetage ; l’autre, en noir et blanc, une jonque en mer de Chine, bourrée de boat people vietnamiens, surmontée d’un grand «SOS» noir écrit à l’huile de moteur sur un sac de jute. C’était il y a vingt-huit ans, sur le Mary, un navire affrété par un mécène de Monaco. A Cergy-Pontoise, le jeune pigiste s’était lié d’amitié avec monsieur Thanh, sauvé quelques années plus tôt et devenu cadre dans une société d’alimentation. En apprenant le projet en mer de Chine, Patrick s’est précipité. Il avait vingt ans. En un mois, le Mary a secouru 327 hommes, femmes et enfants.

Débarqué, un peu sonné, le jeune photographe a couru la Roumanie, la Somalie, le Cambodge et le Burkina Faso. Mais à l’époque, l’humanitaire n’était pas encore un métier. Deux enfants à nourrir, un poste à Nice-Matin, un autre à Ici Paris, des boat people aux people et cette photo qu’il regardait souvent, en noir et blanc, couleur du tatouage qu’il s’est fait faire sur l’épaule droite : «SOS. Boat people. 1988.»

Aujourd’hui, le voilà en Méditerranée, sur l’Aquarius. Ses cheveux et sa barbe ont blanchi. Des hommes dérivent toujours sur l’eau, on ne les appelle plus «réfugiés» mais «migrants». Et quand on les a déposés à Lampedusa, Patrick le photographe a eu un haut-le-cœur en découvrant des voitures de police à côté des ambulances de la «Misericordia». Les rescapés vietnamiens circulaient librement dans le camp de réfugiés de l’île de Palawan aux Philippines. Nos Africains migrants, eux, attendront leur sort dans un camp de rétention gardé par des carabinieri.

Depuis, Patrick passe un peu plus de temps qu’avant dans sa cabine à éditer ses photos. Il a partagé son écran d’accueil en deux, la jonque de Chine d’un côté, le canot pneumatique de l’autre. Il pense souvent à son ami, monsieur Thanh, aujourd’hui disparu. Et, à la première escale, il a juré de se faire tatouer un second «SOS». Sur l’épaule gauche.

Lundi: soudain on les a vus, surgis de nulle part

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Published by Fontenay - Diversité